Agiotage

  • Économie politique
  • J.-P. Pagès
  • Encyclopédie moderne

Agiotage. À côté du travail qui fait parvenir à la richesse, se trouve, chez les peuples corrompus par un excès de civilisation, un moyen funeste de s’enrichir, toujours désavoué par la morale, et quelquefois toléré par la politique, c’est l’agiotage.

Il s’exerce avec une infatigable rapacité sur les valeurs réelles et sur les valeurs fictives. Le régent l’introduisit en France avec la banque de Law ; et, fort de la protection du pouvoir, il semblait orgueilleux de sa publicité. La cour, les parlements, le clergé, séduits par le fameux système, se livraient à l’agiotage avec un zèle scandaleux : bientôt une hideuse banqueroute dessilla les yeux les plus aveuglés, et la pudeur publique fit justice de ce moyen honteux d’envahir les richesses. Dès lors l’agiotage fut signalé comme un infâme et vil trafic ; mais, par cela même qu’il devint clandestin, il fut plus usuraire et plus oppresseur.

La révolution française bouleversa l’ordre social ; et l’agiotage eût encore multiplié les chances de fortune et de ruine, si la convention n’eût rendu les richesses périlleuses pour leurs possesseurs. Le directoire essaya de recomposer la société ; mais les hommes d’un esprit vaste, d’une haute vertu, d’un caractère digne des temps antiques, étaient alors en minorité ; et un gouvernement corrupteur et corrompu ne put réunir qu’une société corrompue et corruptrice. Il serait difficile de peindre, surtout après le 18 fructidor, la scandaleuse apparition de la France directoriale, et cette tourbe d’enrichis qui, passés subitement de l’excès de la misère à l’excès du luxe, jouissaient gauchement d’immenses trésors, dont ils avouaient de bonne foi la source honteuse. Gouvernés et gouvernants étonnaient par un faste dont ils étaient eux-mêmes étonnés. Noblement dédaignés par la sévère austérité des mœurs républicaines, les salons, que les bonnes manières, la politesse orgueilleuse et l’urbanité corrompue de l’ancien régime avaient laissés déserts, furent subitement envahis par tous les agioteurs de cette déplorable époque. Ils devinrent le rendez-vous de toutes les bandes noires : l’un avait agioté sur les châteaux, l’autre sur les domaines ; celui-ci sur le papier-monnaie, celui-là sur l’emprunt forcé ; les fournitures, le maximum, la subsistance des armées, la famine du peuple, tout avait été la proie de l’agiotage. Un tel désordre social ne pouvait durer : l’immoralité publique est toujours passagère ; les nations ont aussi leur pudeur ; et sous le consulat ces scandaleuses fortunes furent obligées de voiler la turpitude de leur origine.

L’empire constitua la société politique : la société financière chercha dès lors à s’organiser. Celle-là était toute de gloire, celle-ci voulut paraître toute d’honneur ; et les moyens honteux de fortune furent scrupuleusement rejetés lorsqu’ils étaient publics. Dès ce moment la France adopta les manières anglaises ; elle ne renonça point à l’agiotage, parce que les hommes ne renoncent jamais à aucun mode de fortune ; mais elle le mêla dans toutes les affaires avec une adresse réelle et une grande apparence de moralité ; elle le fondit dans toutes les branches de l’industrie, et quelquefois avec tant de bonheur qu’il semble faire corps avec tous les travaux honnêtes, et n’en être qu’une dépendance naturelle. À l’aspect de cette harpie rapace, se ruant sur tous les producteurs pour leur enlever la plupart des chances du gain qu’ils devraient légitimement attendre de leurs produits, une vertu trop morose pourrait dire que de nos jours tout est agiotage en France : mais des injures, même contre l’agiotage, seraient inutiles, et il sera plus profitable de le suivre sur toutes les routes de l’industrie humaine et de l’y voir enlever au talent le fruit de ses longues méditations, et au travail le juste salaire de ses veilles et de ses sueurs.

Les richesses ont des sources réelles et des sources fictives. Les premières sont l’industrie agricole, l’industrie manufacturière, et l’industrie commerciale : nous verrons ailleurs qu’elles sont stériles par elles-mêmes, et que le travail peut seul les féconder. Mère de toutes les industries, et plus pauvre que ses filles, l’agriculture reçoit de l’agiotage une atteinte mortelle. Elle en est dévorée par trois moyens principaux, l’usure, les accaparements, et les importations. Les profits agricoles arrivent à peine à cinq pour cent, et par conséquent l’intérêt légal est presque usuraire pour l’agriculteur. Cependant, toujours la nécessité d’améliorer, et quelquefois le désir d’agrandir sa propriété, forcent le propriétaire à des emprunts ; et comme les gens qui vivent de la terre ne prêtent guère, il doit recourir aux gens qui vivent de l’argent. Il se livre alors aux agioteurs, et se trouve dans la nécessité de faire face avec des produits agricoles, toujours variables et toujours au-dessous de cinq pour cent, à un intérêt exorbitant et qui suit une progression croissante et continue. Peu d’années suffisent pour qu’un emprunt de dix mille francs consomme la ruine du possesseur d’un domaine de cent mille livres. La monstruosité de ce trafic ne peut guère être appréciée que dans les campagnes. Que le prêt consiste en argent, en denrées, en marchandises, il est toujours également funeste à l’emprunteur. Quelquefois même l’agiotage se place sous une protection légale : on prête à l’agriculteur dont on convoite la propriété une somme justement assez forte pour que, rapidement doublée par l’usure, elle ne puisse être facilement rendue ; et comme l’agioteur est ordinairement le seul prêteur du canton, il exproprie en hâte, et se fait adjuger à vil prix le domaine convoité. Les contrats à réméré, surtout dans les départements pauvres, sont presque toujours un moyen également légal, également honteux de dépouiller les propriétaires ; le laboureur n’y voit qu’un emprunt dont il compense les intérêts avec le revenu de la propriété qu’il cède ; mais le terme fixé arrive, il ne peut rembourser, et il s’aperçoit trop tard que son acte d’emprunt était un véritable contrat de vente.

L’accaparement des denrées, au moment des récoltes, se fait toujours à vil prix, parce qu’il a lieu dans un temps d’abondance et au comptant. On les vend ensuite très cher dans la morte saison, hors des marchés, à crédit, et payables ainsi que l’intérêt en denrées de même nature à la récolte prochaine. Grâce à ces achats à la baisse et à ces ventes à la hausse, peu d’années suffisent à l’agioteur villageois pour devenir l’usufruitier de tout son village.

Les importations n’ont lieu que dans les années de stérilité locale : les propriétaires espèrent en vain alors une hausse dans les prix ; des denrées arrivent d’un département voisin qu’a favorisé l’abondance. Ces importations, dues, non au commerce mais à l’agiotage, ne produisent aucune baisse ; on les vend comme dans le cas d’accaparement : l’ouvrier n’y gagne rien ; il y perd au contraire, parce que l’agriculteur, ne pouvant échanger ses récoltes contre de l’argent, le laisse sans travail, et ses terres sans améliorations.

C’est ainsi que l’agiotage local ronge et dévore les propriétés rurales, la substance du laboureur et la sueur de l’artisan. Mais lorsque l’agioteur, ayant rapidement multiplié ses capitaux par ces dilapidations subalternes, vient, par des accaparements et des importations plus considérables, bouleverser le taux légitime des échanges de tout un pays, et, placé sous la sauvegarde de la liberté du commerce, exercer le monopole de tous les marchés, et tenir à ses ordres, sous les clefs de ses greniers, l’abondance ou la famine, la révolte ou la tranquillité, alors l’ordre public exigerait des règlements salutaires qui manquent à toutes les législations de l’Europe, l’Angleterre exceptée ; et les soulèvements dont l’histoire dépose, et les troubles dont nous avons été les témoins, signalent ou l’absence dés lois ou l’impuissance des législateurs.

L’agiotage est bien plus exorbitant pour l’industrie manufacturière et commerciale : mais ici les emprunts s’opèrent dans les villes financières ; on y trouve concurrence d’agioteurs, et du moins, de tous les maux, on peut choisir le moindre. Le gain est d’ailleurs moins limité, et l’agiotage, réparti sur plusieurs opérations entreprises avec les capitaux empruntés, semble moins exorbitant et moins onéreux. Mais par cela seul que ces deux belles industries sont la proie des agioteurs, il faut que l’emprunteur vende à des taux élevés, ce qui ruine le consommateur ; ou qu’il se borne à un gain si médiocre qu’il ne peut couvrir ses pertes, ce qui amène les nombreuses faillites dont nous sommes journellement spectateurs.

Qu’est ce toutefois que l’agiotage qui s’exerce sur les valeurs réelles, comparé à celui qu’on ne cesse d’exercer sur les valeurs fictives ? Qui ne se rappelle le scandaleux trafic du gouvernement, des fonctionnaires et des citoyens, sur les assignats et les mandats ? Qui ne sait que de nos jours les bons royaux, dont l’émission n’est ni limitée par la loi, ni soumise à une surveillance indépendante du ministère, pourraient ouvrir la porte d’un nouvel abus ? Qui ne voit journellement les agioteurs envahir la bourse, vendre sans pouvoir livrer, acheter sans pouvoir payer, exploiter l’escroquerie d’heure à heure, de jour à jour, de mois à mois ? L’un, novice encore, ne s’exerce que sur des sommes modestes ; l’autre, plus aguerri, ose, la bourse vide, opérer sur des millions : et, comme si l’heure des marchés publics ne suffisait pas à leur voracité financière, quand le parquet est fermé, ils vont spéculer dans la coulisse lorsque la bourse se ferme, ces boxeurs de la finance se cramponnent dans la rue, et vont spéculer dans le ruisseau ; le soir, la nuit, ils ouvrent encore des tripots de jeu et de pari, car le jour ne suffit pas à ce rapace agiotage, à moins qu’il ne commence la veille pour ne finir que le lendemain.

Quel est le peuple dont la morale ne serait corrompue par un pareil trafic ? Et que serait-ce encore si nous osions le poursuivre dans les marchés, les fournitures, les soumissions, car il n’est point de porte qu’il ne se soit ouverte, et de barrière qu’il n’ait franchie ? Mais si nous ne pouvons surveiller l’agiotage sur les routes publiques, du moins nous est-il permis d’envisager son influence sur le crédit particulier. Et d’abord le papier du négociant n’est point de l’argent et ne peut être échangé au pair, il faut nécessairement qu’un intérêt, un bénéfice détermine à courir les risques de l’échange. Cet obstacle se lève toujours de bonne foi, souvent même avec un rare désintéressement, chez les banquiers, les capitalistes, les négociants : mais dans le trafic clandestin dont nous traitons, qui évalue les risques ? qui fixe la prime qui doit les couvrir ? ce n’est pas la loi, c’est l’agioteur. Il y a mieux : malgré cette prime, on ne veut point de la signature isolée de l’emprunteur ; il est forcé de chercher des endosseurs, et ceux-ci exigent encore un autre agio ! Qui ne voit que ces usures accumulées ruinent le commerçant ? qui ne voit encore que les agioteurs lui ont prêté non de l’argent, mais une simple garantie ? car les endosseurs n’y sont que pour leur signature ; et le prêteur, qui par la sienne donna une valeur à la lettre de change, la rejette dans le commerce, et en retire le montant qui lui sert à une spéculation nouvelle. Ici s’offre un abus plus singulier : à l’intérêt, aux diverses signatures, on veut ajouter d’autres garanties, et l’on demande des valeurs en nantissement ; l’emprunteur cède le gage, et, dans l’impossibilité d’en échanger la valeur contre de l’argent, il ajoute aux pertes qu’il a faites lors de l’emprunt les pertes qu’il fait plus tard par l’abandon à vil prix du nantissement qu’il a cédé.

Arrêtons nous, c’est assez marcher dans la boue. Quelques écrivains ont pensé que l’agiotage était un moyen actif de circulation et augmentait les richesses. Il y a mutation et non augmentation, car avec l’agiotage il n’y a pas de profit pour l’un qu’il n’y ait perte pour l’autre : l’agiotage est comme les privilèges politiques, il ne produit rien, et souvent empêche qu’on ne produise ; il ne vit point par lui-même, mais de la substance de l’industrie à laquelle il s’attache. Plus on voit de banqueroutes, plus l’agiotage a de succès : sa prospérité croit en raison directe du malheur des temps, car alors l’industrie est forcée de se livrer à lui, et, profitant des calamités publiques, il ne capitule pas avec elle, il veut qu’elle se rende à discrétion.

Quand la politique favorise les agioteurs, elle finit par devenir elle-même un agiotage. Le gouvernement directorial en offre la preuve : quand les agioteurs républicains ne trouvèrent plus rien à vendre, ils vendirent la république.