Abeille

  • Histoire naturelle
  • Bory de St-Vincent et Achille Comte
  • Encyclopédie moderne

Abeille. Pour le vulgaire, l’abeille est une simple mouche ; pour le naturaliste, c’est un insecte de l’ordre des hyménoptères, c’est-à-dire du nombre de ceux qui volent à l’aide de quatre ailes nues, membraneuses, inégales et veinées. Le savant Latreille a rangé cet insecte dans la tribu des mellifères ou apiaires, la deuxième de la famille qu’il a établie sous le nom d’anthophiles (amies des fleurs). En effet, c’est parmi les corolles épanouies et parfumées dont la végétation se pare dans nos bois, dans nos jardins et dans nos prairies, que se plaisent les hyménoptères, auxquels fut accordée la singulière industrie d’extraire du pollen les matériaux d’habitation et de magasins d’abondance que nous savons nous approprier.

Cette famille des apiaires, dont les individus pratiquent un art qui devait nécessairement les conduire à quelque sorte d’état social, ne contient pas seulement ces abeilles que nous avons comprises au nombre de nos domestiques ; beaucoup d’autres espèces réparties dans trois autres genres s’y viennent grouper. Parmi ces genres, on remarque le bourdon, que les campagnards superficiels croient être un animal sans industrie, parce que, dans l’esprit d’indépendance qui le caractérise, c’est sous terre et loin de l’homme qu’il va cacher sa propriété, consistant en des rayons moins considérables, à la vérité, que ceux de l’abeille, mais à la composition desquels préside encore beaucoup d’art.

La nature, qui divisa presque toutes les espèces dont elle se compose en deux ordres d’individus, les mâles et les femelles, ou qui, plutôt que de priver ces espèces de sexe, en accorda deux à quelques-unes, semble avoir voulu enfreindre les règles qui présidèrent au reste de l’organisation spécifique, pour singulariser les antophiles mellifères, et joindre à l’industrie que ces mellifères lui devaient déjà, un élément nouveau de sociabilité, mais d’une sociabilité bien étrange, car l’inégalité des conditions en forme nécessairement la base, puisque trois castes, et peut-être même quatre, y sont anatomiquement caractérisées.

La société des abeilles offre : 1° des neutres divisés en deux classes, celle des ouvrières et celle des nourrices[1] ; 2° des mâles[2] ; 3° une seule femelle[3] pour une population qui s’élève de quinze à trente mille individus. Dans cette quantité, les mâles entrent pour six cents ou mille tout au plus.

Les ouvrières et les femelles sont seules armées d’aiguillons ; les mâles, qui en sont dépourvus, sont plus gros que les premières, mais moins que les secondes ; ils ont, en outre, la tête plus arrondie, les yeux allongés et unis au sommet. Inhabiles au travail, et sans utilité dans une république où l’on ne tolère qu’une femelle destinée à la perpétuer, leur sort est digne de pitié, car ils sont sans défense au milieu d’une multitude capable d’exterminer tout membre du corps social qui ne lui rapporte rien. La femelle rencontre un de ces mâles, elle s’unit à lui dans les plaines de l’air ; se trouve ensuite fécondée pour un an, et même pour toute sa vie, si l’on s’en rapporte à quelques observateurs ; quant au mâle, il trouve la mort dans cette rencontre ; il ne doit point voir sa race ; les organes sans lesquels la femelle fût demeurée stérile restent engagés dans ceux qui les reçurent, et l’être qui les a perdus ne survit guère à cette soustraction. Un seul mâle était donc indispensable où n’existait qu’une femelle, et tous les autres deviennent bientôt des objets d’animadversion pour la multitude, dès que la progéniture de la femelle fécondée vient réclamer les soins des nourrices. Les ouvrières, afin que les provisions destinées à l’éducation des jeunes ne soient pas consommées par ces mâles, se jettent avec fureur sur eux et les détruisent. Nul n’est épargné : le massacre, qui a lieu ordinairement vers le mois d’août, dure quelquefois pendant trois jours. Les environs de la ruche sont alors jonchés de cadavres ; il ne reste que la femelle et les neutres dans la ruche après cette cruelle exécution.

La femelle, qu’on appelle communément reine, parce qu’elle est l’objet du respect général, et pour ainsi dire d’une sorte de culte, peut être considérée comme la mère de son peuple. Swammerdam, qui en a fait l’anatomie avec le plus grand soin, a découvert dans son intérieur deux ovaires allongés, composés d’un grand nombre d’oviductes ou petits sacs remplis d’œufs très difficiles à séparer les uns des autres ; il a compté dans un seul plus de six cents de ces oviductes, qui renfermaient, chacun, de seize à dix-sept œufs ; tous communiquaient à l’orifice par où les œufs doivent sortir successivement, et près duquel existe une poche particulière, dont l’usage est de retenir les œufs afin qu’ils s’y enduisent d’une humeur visqueuse, sécrétée par une glande voisine, au moyen de laquelle ils se fixent au fond de l’alvéole destiné à les recevoir.

L’arme commune à la reine et aux neutres[4] est composée de trois filets extrêmement grêles, qu’enferme une sorte de gaine arrondie en dessus, cannelée et ouverte en dessous ; deux pièces écailleuses très déliées, garnies chacune à leur extrémité de dix à seize dentelures, complètent cet appareil situé à l’extrémité postérieure du corps, et vers la base duquel existe une ampoule vénénifère. Quand l’insecte veut employer son aiguillon, les pièces du fourreau s’écartent après avoir servi de point d’appui aux efforts qu’il a faits pour l’enfoncer, et les dentelures s’opposent souvent à ce qu’il puisse être retiré. Si, dans les mouvements que fait l’abeille pour abandonner le blessé à ses douleurs, l’aiguillon demeure engagé dans la plaie, l’abeille ne survit point à sa victoire. Ainsi, remploi de l’organe qui dans les mâles est destiné à donner la vie, et celui qui dans les ouvrières est fait pour donner la mort, devient toujours funeste à l’animal qui s’en veut servir.

Virgile avait déjà indiqué la différence qui existe parmi les neutres, entre les ouvrières et les nourrices. M. Hubert, auquel nous devons une connaissance parfaitement exacte de l’histoire des abeilles, a vérifié ce que le premier des poètes de l’antiquité avait dit à ce sujet. La conformation des ouvrières semble leur commander le travail : les mandibules de leur bouche sont en forme de cuiller[5] ; leurs jambes postérieures présentent, vers l’extrémité de leur face extérieure, un enfoncement qu’on a comparé à une corbeille, et que bordent des poils disposés en brosse[6]. C’est effectivement dans cette dépression que l’abeille ouvrière met son butin, qui consiste en de petites pelotes qu’elle prépare avec le pollen des étamines. C’est par le moyen d’autres brosses qui revêtent le côté interne du premier article des tarses postérieurs, qu’elle ramasse cette poussière fécondante qui devient, au sortir de la corbeille où elle est transportée, la nourriture des jeunes.

Les nourrices sont plus petites, plus timides, moins exercées au vol que les ouvrières, et vivent avec elles dans une parfaite intelligence ; elles quittent rarement le toit domestique pour aller au loin caresser les fleurs ; elles se tiennent autour d’une progéniture qu’elles surveillent, et pour laquelle on les voit préparer des aliments divers, selon qu’elles veulent produire des neutres ou des femelles. Effet miraculeux d’une sorte d’hygiène, qui paraît presque incroyable, encore que l’expérience en ait démontré la réalité ! Pour se convaincre de l’influence qu’exercent sur ce qu’on nomme le couvain, les mets que les nourrices lui préparent, il faut d’abord connaître les travaux des ouvrières, les pontes de leur reine, ainsi que le développement et l’éducation des larves qui sortent des œufs nombreux que la femelle dépose dans les alvéoles.

Les ouvrières recueillent sur les végétaux quatre substances fort différentes, dont une est employée par elles sans paraître avoir éprouvé de modification, et dont trois autres, qui sont la cire, le miel et le pollen, nécessitent une préparation particulière pour être adaptées aux besoins communs. La substance que les abeilles emploient comme elles l’ont ramassée est ce que les anciens avaient appelé la propolis : résineuse, collante, tenace, cette propolis provient des bourgeons, et le peuplier parait être l’arbre qui en fournit davantage. L’hypocastane, vulgairement appelé marronnier d’Inde, en doit aussi donner. Elle est employée à fermer les fentes et les trous des parois de l’habitation ; cette habitation en est même souvent enduite en entier. La propolis se durcit, et, n’étant point pénétrable à l’eau, met la république à l’abri de toute humidité : c’est encore avec cette substance que l’ouvrière recouvre les corps étrangers qui, introduits dans l’habitation commune, sont trop lourds pour en pouvoir être rejetés à l’aide d’efforts réunis, et dont la présence serait incommode.

Un agriculteur des landes aquitaniques, qui s’occupe particulièrement de l’éducation des abeilles, a recueilli à ce sujet un fait important qu’il nous a communiqué. Ayant une fois rencontré, à l’époque où l’on récolte le miel, un assez gros bloc de propolis entre deux gâteaux, il eut la curiosité de l’ouvrir, et trouva dans le milieu une petite musaraigne morte depuis fort longtemps, sans qu’on pût deviner comment elle était venue chercher un tel sépulcre. Il est probable qu’égarée dans la ruche, qu’elle venait peut-être dévaster, et tuée de mille coups de dards, les abeilles, après avoir reconnu l’impossibilité de l’extraduire, avaient deviné que, pour se mettre à l’abri de la mauvaise odeur qui devait résulter de sa putréfaction, il fallait la garantir du contact de l’air en lui formant une enveloppe impénétrable.

Lorsque l’habitation commune est bien enduite de cette propolis qui la doit protéger contre les intempéries des saisons, les ouvrières se mettent à l’ouvrage, et commencent à construire leurs gâteaux à l’aide de la cire. On a longtemps cru que cette matière était une préparation de la poussière des étamines opérée par l’estomac d’un insecte qui la dégorgeait, à peu près comme certaines espèces d’hirondelles qui, se nourrissant, au temps de la ponte, de varechs du genre plocamium, rendent par le bec une sorte de gelée de couleur de corne, pour s’en construire des nids fort recherchés dans la cuisine indienne, et qui ne sont que le résultat d’une véritable digestion. Mais un cultivateur de l’Alsace ayant élevé des doutes sur ce mode d’élaboration de la cire, les naturalistes ont porté leurs recherches sur cet objet ; ils ont trouvé, sous les anneaux de l’abdomen, des plaques de cire qui se forment là seulement ; et quoiqu’on n’ait point encore découvert de communications bien distinctes entre la membrane composée d’innombrables cellules qui sécrète cette cire et le second estomac, où celle-ci subit sa première préparation, on ne révoque plus en doute l’importance du rôle que remplissent les anneaux de l’abdomen dans l’opération.

On a voulu savoir, en outre, quelle matière première était métamorphosée en cire par la combinaison de la digestion des abeilles et du jeu de cette membrane celluleuse qui en forme des plaques circulaires sous le ventre. On croyait que le pollen des fleurs déterminait seul l’existence de cette cire, et l’on a nourri, durant quelque temps, des abeilles privées de leur liberté avec du miel et de l’eau. Après cinq jours de réclusion, ces abeilles ont commencé à édifier des alvéoles ; d’autres abeilles auxquelles on n’a présenté que des fleurs avec leur pollen n’avaient rien produit au bout de huit jours. Une livre de sucre raffiné, réduit en sirop et donné pour toute nourriture à des abeilles mises en expérience, leur a fourni la matière de dix à douze gros de cire ; un poids égal de cassonade et de sucre d’érable en a donné le double. C’est conséquemment dans la substance sucrée du miel même que se trouve la matière première de la cire.

Aussitôt que les abeilles ont pris possession de leur demeure, les ouvrières vont à la récolte du pollen et du miel, afin de nourrir leurs larves et de leur construire des berceaux appelés cellules, dont l’ensemble constitue ce qu’on nomme un gâteau. C’est lorsque les chatons du noisetier annoncent le retour de la belle saison, et promettent déjà une abondante récolte de poussière fécondante végétale, que les travaux reprennent vigueur.

Toutes les abeilles ouvrières qui en ont la possibilité travaillent alternativement dans la campagne à ramasser le pollen des étamines et le miel du nectaire des fleurs, et dans la ruche à les employer pour l’avantage commun. Au printemps, à l’époque de l’essaimage, elles sont dehors toute la journée ; mais en été elles rentrent à l’heure où la chaleur commence à se faire sentir vivement. Elles restent au logis pendant les jours froids et pluvieux. Comme c’est le malin que la plupart des fleurs s’épanouissent, c’est aussi le matin qu’elles font leurs plus abondantes provisions. On les voit alors, lorsqu’elles veulent ramasser du pollen, se poser sur les fleurs, en parcourir toutes les parties, briser avec leurs mandibules les capsules des anthères, pour en faire sortir plus promptement la poussière fécondante, s’en charger le corps, la ramasser ensuite avec les brosses de leurs pattes antérieures, la rassembler sur les palettes de leurs pattes postérieures ; voler sur une autre fleur, y recommencer les mêmes opérations, le tout avec une rapidité d’action surprenante.

Beaucoup d’agriculteurs ignorent que les abeilles en butinant sur les fleurs, outre les produits qu’elles en retirent, et dont ils doivent en partie profiter, favorisent la fécondation des germes, et assurent par conséquent la récolte des fruits.

Dès qu’une abeille est suffisamment chargée, elle retourne à la ruche, où ses compagnes s’empressent de la débarrasser de son fardeau, soit pour l’employer sur-le-champ, soit pour le déposer dans les alvéoles. On voit souvent des abeilles se donner réciproquement à manger, se défendre les unes les autres contre leurs ennemis, secourir celles qui se noient, chercher à soulager, à consoler celles qui sont blessées.

De la cire élaborée par l’ouvrière se forment des gâteaux parallèles, placés dans une direction verticale, et ne laissant entre eux que l’espace nécessaire au passage de deux abeilles. Afin de s’abréger le chemin, les ouvrières pratiquent de distance en distance des trous qui traversent les gâteaux. Chacun de ces gâteaux a deux surfaces, que couvre un nombre à peu près égal de cellules hexagones, artistement appliquées les unes contre les autres.

C’est dans la partie supérieure de la ruche que les abeilles commencent à établir la base de l’édifice, travaillant à la fois aux cellules des deux faces. Lorsqu’elles sont pressées par l’époque de la ponte, elles laissent leurs travaux imparfaits, ne donnent aux alvéoles qu’une partie de leur profondeur, et ajournent la fin du travail jusqu’après l’entier ébauchement de toutes les cellules dont elles ont besoin.

On ne peut voir sans admiration la manière dont les fondements d’un gâteau sont jetés. Une ouvrière se détache de la chaîne formée par ses pareilles sur la construction qu’il est question de perfectionner ; elle perce la foule, et va placer, après les avoir taillées convenablement, de petites plaques pentagones de cire qu’elle a extraites de celle qu’elle porte en grandes plaques sous les anneaux de son ventre. Amollie en passant par la bouche de l’abeille, et rendue plus ténue par son mélange avec la liqueur dont sa langue est enduite, cette cire sort comme une espèce de ruban coupé, pour s’adapter en plaques servant de base à la nouvelle cellule, qui, bientôt achevée, n’a plus besoin, pour être parfaite, que d’être enduite d’une petite quantité de propolis, par laquelle l’ouvrage se consolide dans le plan que les abeilles ont adopté comme le plus convenable à leurs besoins.

Ces cellules ne sont pas toutes pareilles ; les plus petites sont destinées à recevoir les larves des neutres[7] ; de plus grandes recevront celles des mâles[8] ; une seule, beaucoup plus considérable, sera le berceau de celle que les nourrices destinent à la royauté. Dans quelques ruches nombreuses, où l’on médite sans doute des essaims ou colonies, les neutres construisent quelquefois plusieurs de ces alvéoles privilégiés, dont le nombre est ordinairement de trois ou de quatre, mais dont certaines associations ont offert jusqu’à trente et quarante.

Les cellules royales n’ont pas tout à fait la même forme que les autres, et ne diffèrent pas seulement par leur volume, qui comporte une masse de cire capable de fournir à la construction de cent cellules ordinaires, mais par leur situation, qui est ordinairement marginale, c’est-à-dire comme pendante sur l’un des bords inférieurs des gâteaux en manière de stalactites, qui ne tiendraient à la masse que par des espèces de pédicules en cire.

La plus grande partie des cellules sont destinées à recevoir le miel ; on dirait des tonneaux dans un riche cellier. Dès qu’on les a remplis, ils sont fermés hermétiquement avec un couvercle plat, que l’ouvrière à l’art de construire et de souder avec une adresse singulière.

Lorsque la reine fécondée reconnaît qu’on lui a construit des loges pour y déposer ses œufs, on la voit examiner soigneusement ces loges, en y enfonçant d’abord la tête, et en les visitant en tous sens. Après avoir pris cette précaution, elle se retourne, y introduit l’extrémité de l’abdomen, et y dépose un œuf qui se fixe au fond au moyen de la matière visqueuse dont il s’est enduit en passant par la poche où se sécrète cette matière, et dont il a été question plus haut. Des reines d’une fécondité imprévue, pressées par le besoin de la ponte, et pour l’usage desquelles les ouvrières n’ont pu préparer assez de cellules, déposent jusqu’à trois œufs dans chacune ; dans ce cas, les nourrices ont bien soin de séparer ces œufs ; elles les détruiraient plutôt que d’exposer plusieurs larves à se nuire dans leurs développements.

La ponte se fait avec une telle rapidité que plusieurs centaines d’œufs en sont le résultat dans une seule journée de printemps. Cette ponte cesse en automne, époque où, le pollen nourricier venant à manquer, le miel se trouve nécessaire à la nourriture de la société entière. La reine d’ailleurs s’engourdit pendant l’hiver.

Les œufs d’où sortiront des larves d’ouvrières sont pondus les premiers, parce que, sans les secours nourriciers de ces ouvrières, les mâles et les femelles ne pourraient se développer, et mourraient de faim dès leur naissance. Ce n’est que deux mois après cette ponte que la femelle dépose les œufs de mâles, et c’est plus tard encore qu’elle met au jour le petit nombre de ceux d’où sortiront ses pareilles. Tous ces œufs sont ovales, oblongs, un peu courbés, plus gros à une extrémité qu’à l’autre, d’un blanc opalin, et longs d’une ligne[9]. Ils éclosent dans l’espace de trois à six jours ; un ver apode, c’est-à-dire sans pieds, en sort blanc, mou, ridé, et se tient courbé au fond de son berceau dans un état d’immobilité complète[10].

Aussitôt les nourrices accourent, vérifient la naissance en entrant dans la cellule, où elles se tiennent quelques instants, et donnent à la nouvelle larve la nourriture appropriée à son âge et à la caste dont elle doit faire partie. Cette nourriture consiste d’abord dans une espèce de bouillie insipide, épaisse et blanche. À mesure que la larve se développe, la bouillie devient plus sucrée et plus transparente. C’est un mélange de miel et de pollen, où le miel domine à mesure que l’insecte approche de sa première métamorphose. Cette métamorphose a lieu ordinairement six à huit jours après la naissance : la nourrice en connaît l’époque, et cesse d’apporter une nourriture qui deviendrait inutile ; mais pour préserver sa pupille de tout accident, elle la mure dans son alvéole, en lui formant un couvercle qu’on distingue aisément de celui des cellules à miel, parce que ce couvercle est bombé, tandis que celui des magasins est parfaitement plat.

La larve, instantanément emprisonnée, file d’abord autour d’elle une soie très fine au milieu de laquelle sa forme change ; elle revêt la peau plus dure et tendue d’une nymphe, dans la demi-transparence de laquelle on peut distinguer l’organisation préparatoire de l’animai parfait[11]. C’est au bout de douze jours que la jeune abeille brise les langes qui la tenaient captive ; elle ronge le couvercle de sa prison et s’élève sur ses bords, où, surprise et comme interdite des facultés que lui révèle son nouvel état, elle demeure d’abord immobile : aussitôt des nourrices se pressent autour de la nouvelle compatriote, la nettoient en la léchant comme le font les animaux mammifères ; elles lui donnent son premier repas, et pendant une nuit entière la jeune abeille se tient immobile au milieu de l’atmosphère chaude de la ruche, qui achève d’emporter l’humidité surabondante dont elle était imprégnée.

Après avoir essayé ses ailes, dès la pointe du jour elle part avec des aînées expérimentées, chargées de diriger sa première excursion, et bientôt, initiée à toutes les fonctions d’une bonne ouvrière, elle prend part aux travaux communs.

Les reines, plus robustes, et se développant dans des cellules beaucoup plus considérables que celles de leurs sujettes, y sont solidement murées ; leur prison est tellement renforcée de cire que, pour en rompre les parois, elles ont dû acquérir toutes leurs forces. Comme si, dépositaires de la puissance, elles ne devaient se montrer à leur peuple que majestueuses, et pour ainsi dire surnaturelles, elles ont eu, entre l’instant où elles sortirent de la nymphe et celui où elles sortent de leur cellule, le temps de se sécher, de se lécher elles-mêmes, et de se purifier de toutes les impuretés de l’enfance ; aussi paraissent-elles, au sortir du berceau, resplendissantes de force, en état de faire respecter leur pouvoir, et capables de se livrer aussitôt au vol. Naître et se lancer dans les vagues de l’air en déployant ses ailes, sont deux choses simultanées chez l’abeille qui va régner, et le peuple entier reconnaît sa dominatrice dans les indices d’une si grande supériorité d’instinct.

Mais cette supériorité, cette force physique, cette précieuse faculté de se reproduire et de goûter toutes les douceurs de la maternité après avoir épuisé les jouissances de l’amour, la reine les doit à son peuple ; elle les tient de ces ouvrières laborieuses qui récoltèrent les matériaux de sa première habitation, de ces soigneuses nourrices surtout qui préparèrent ses premiers aliments ; aliments de choix et d’une nature particulière.

Cette nourriture préparée pour les nourrissons royaux donne seule la royauté ; c’est uniquement à elle qu’une larve doit l’avantage de parvenir à la première dignité. Plus substantielle que celle dont le reste des abeilles furent alimentées, ses propriétés sont telles qu’elle peut développer dans la larve d’une ouvrière qui en devait être dépourvue ce sexe dont aucune ne se soucie, encore qu’il donne la domination. Ce fait est tellement singulier, et présente si peu de rapport avec tout ce qui nous est connu, qu’on serait tenté de n’y point ajouter foi, si les observations les mieux faites, et le plus souvent répétées par des savants laborieux et dignes d’une parfaite confiance, n’en avaient démontré la réalité. En effet, c’est une chose étrange qu’un empire donné par la volonté de nourrices qui, ayant la faculté de constituer physiquement une femelle toute-puissante à leur choix, trouvent dans la pâtée qui résulte de leur digestion et qui se dégorge de leur estomac les titres d’une royauté légitime. Cependant tel est l’effet de cette pâtée royale, qu’on a vu, dans des ruches d’où la reine avait été soustraite, les nourrices choisir dans le couvain des neutres une larve qui n’eût point encore atteint sa troisième journée, agrandir sa cellule en la fortifiant, lui servir abondamment la nourriture transformatrice, et en faire une femelle en état de pondre et de régner, tout aussi féconde et tout aussi sage que l’autre. Et dans ce cas, comme la nouvelle cellule royale ne se trouvant pas isolée[12], des gouttes de la nourriture qu’on y porte tombent parfois dans les cellules voisines, les larves qui se trouvent déposées dans les cellules avalent de ces gouttes égarées, et participent, en proportion de ce qu’elles en ont pris, au sexe que cette nourriture développe. Cette nourriture royale irrégulièrement donnée a produit des femelles incomplètes, qui s’étant unies à des mâles ont produit des œufs ; mais ces œufs ne donnaient que des individus du sexe de leur père.

On a remarqué que le premier acte de la reine est de se porter dans les cellules où d’autres femelles ont pu commencer à se développer, et de les exterminer jusqu’à la dernière. Cette manière violente de se réserver l’exercice du pouvoir est souvent imitée par les neutres, qui, dans la crainte de voir les mâles détruire l’égalité, base unique de toute société raisonnable, ne se bornent pas à exterminer ceux-ci quand la femelle, commençant à pondre, démontre leur inutilité, mais tuent dans leurs cellules toutes les larves de mâles qu’elles peuvent reconnaître. Ces cellules sont aussitôt vidées du petit cadavre, nettoyées, réparées, ainsi que celles d’où sont sorties naturellement les jeunes abeilles du couvain, et mises bientôt en état de servir de berceau à quelque nouvelle génération.

De tels massacres ont lieu particulièrement dans des ruches où certains observateurs, après en avoir, par expérience, soustrait toutes les femelles, avaient introduit à leur place l’une de ces ouvrières chez lesquelles des gouttes égarées de la nourriture royale avaient imparfaitement développé le sexe. Accueillie, respectée, au moment de la ponte, la reine illégitime n’ayant produit que des œufs de mâles, et rempli conséquemment tous les gâteaux du couvain d’éléments de discorde et d’usurpation, l’on vit les ouvrières, non-seulement cesser de nourrir des larves proscrites, mais les tuer et les jeter dehors, à mesure que leur masculinité était reconnue.

Ce serait une question nouvelle et curieuse à examiner que l’origine de la société des abeilles. Cette société est-elle l’état inné de ces animaux ? Ne dut-elle pas commencer avec eux, ou commença-t-elle plus tard, en se perfectionnant par degrés, avant de parvenir au mode de stabilité qu’elle a enfin acquis par l’organisation même des individus dont elle se compose ? Les différences anatomiques qui distinguent les diverses castes dont se forme cet état social, doivent, au premier coup d’œil, faire supposer que les abeilles ne purent, dès l’origine, faire autrement que de se réunir, afin d’exercer une sorte d’existence commune, puisque, sans cette communauté d’existence, des mâles désarmés, qui sont incapables de pourvoir à leur propre nourriture, et des mulets auxquels tout sexe semble avoir été refusé, ne pouvaient guère se perpétuer.

Les abeilles qui naissent dans la belle saison, ne pouvant plus être contenues dans les ruches, forment des essaims ou colonies qui ne tardent point à quitter le lieu de leur naissance pour aller chercher une nouvelle patrie. Des signes certains annoncent leur départ. La reine se promène avec inquiétude au milieu des ouvrières, qui, cessant de travailler, ne tardent pas à participer à son trouble et produisent un bourdonnement sourd et particulier. Bientôt le signal est donné, et l’émigration commence ; l’essaim sort de la ruche et se disperse aussitôt dans l’air ; mais dès que la reine s’arrête sur quelque branche, toutes ses sujettes s’y viennent grouper autour d’elle, et souvent en une masse compacte. C’est alors que l’homme recueille dans une ruche nouvelle, frottée de plantes odoriférantes et de miel, la jeune colonie, qui se hâte d’y construire les gâteaux destinés à nous fournir de la cire et du miel.

On peut présumer que les abeilles ne vivent qu’un an ou deux, bien que quelques auteurs prétendent que leur existence est de sept ans et plus. Deux saisons, l’automne et le printemps, en moissonnent une grande partie ; chacune de ces saisons en voit mourir au moins le tiers d’une ruche. Outre ces cas de mort naturelle, elles ont de plus, hors de leur domaine, un grand nombre d’ennemis qui exercent sur elles beaucoup de ravage. Plusieurs oiseaux s’en nourrissent : les hirondelles, les mésanges en détruisent beaucoup ; mais leur plus grand ennemi est le moineau ; quelquefois il en porte jusqu’à trois à ses petits, une dans son bec, et les deux autres à ses pattes. La guêpe et le frelon les détruisent aussi pour sucer le sucre que leur ventre contient. Leur ennemi le plus redoutable pendant l’hiver est le mulot ; dans une nuit de cette saison, lorsque les mouches sont engourdies par le froid, il peut détruire la ruche la mieux peuplée. Son goût ne le porte qu’à manger la tête et le corselet.

Une ruche bien peuplée peut émettre sans s’épuiser jusqu’à trois essaims par an ; chaque essaim peut peser de cinq à six livres, et on en a observé qui en pesaient huit ; le nombre des individus qui les composent est ordinairement de trois à quatre mille ; on assure en avoir vu quelquefois qui allaient à quarante mille.

L’économie rurale s’est emparée des abeilles, et leur fait payer la protection qu’elle leur accorde dans ses ruches artificielles, par le larcin d’une partie des richesses qu’elles y déposent.

On sait assez que tous les climats sont loin de convenir également à la culture des mouches à miel. Les pays chauds, où la terre, abondamment humectée de la rosée des nuits, se pare d’innombrables fleurs, sont surtout propices aux abeilles ; dans les pays plus froids, où les saisons sont inconstantes et les beaux jours instables, la culture de ces insectes offre plus de difficultés, et ses résultats plus d’incertitude. C’est là que la prudence doit compenser les désavantages naturels, et qu’une intelligente attention doit diriger le cultivateur dans les soins qu’il donne à cette branche intéressante de l’économie rurale. Quoique la France ne soit que médiocrement favorable à l’éducation des abeilles, quelques départements fournissent cependant des quantités considérables de miel et de cire. Ceux du Languedoc, du Dauphiné, du Gâtinais et de la Bretagne en produisent beaucoup, mais de qualités fort différentes, selon l’espèce et la qualité des végétaux sur lesquels les abeilles les ont recueillis. Le meilleur miel, vient de Narbonne et de ses environs, parce que les plantes odoriférantes mellifiées y croissent en abondance ; après celui-ci viennent ceux du Gâtinais et des environs de Paris ; celui de la Bretagne est fort inférieur.

Lorsqu’en faisant la récolte de cire au printemps, on ne trouve que peu ou point de couvain dans une ruche, c’est que la reine est morte pendant l’hiver. On reconnaît aussi qu’un essaim est sans reine, quand les abeilles restent tranquilles dans leur ruche, et, qu’on voit le petit nombre de celles qui sont sorties revenir sans rien rapporter. Dans ces deux cas, on pourra remédier à l’absence de la reine et prévenir la perte de l’essaim, en introduisant dans la ruche une portion de couvain renfermant des œufs d’abeilles ouvrières. Ces ouvrières agrandissent quelques-unes des cellules dans lesquelles ces œufs sont renfermés, donnent aux larves une nourriture particulière et font éclore ainsi de véritables reines.

La culture des abeilles et les moyens de récolter la cire et le miel, sont un objet d’étude assez compliquée, et l’importance qu’on retire du commerce de ces denrées n’est pas contestable ; chaque ruche rapporte à son propriétaire six à sept francs par an. Pour peu qu’on établisse un millier de ruches, on jugera assez l’avantage de cette spéculation. Mais on ne saurait trop redire que l’exploitation de l’industrie des abeilles demande des connaissances et des soins particuliers.

Les abeilles ont, pour preuve de leur importance, un article du Code qui leur est consacré, qui fait de ces insectes une propriété respectable aux yeux de la loi : le propriétaire qui possède dans ses domaines des essaims d’abeilles, est protégé contre le vol qu’on lui en ferait, comme pour tout autre larcin préjudiciable à sa propriété. Ainsi ces animaux, en travaillant avec un zèle si actif, ne se doutent pas qu’ils se trompent encore sur le but de leurs travaux ; ils croient qu’un seul objet réclame leurs soins et qu’il est le seul moteur du zèle qui les anime. Ils le croient si bien, que s’ils perdent leur reine, sans espoir de la remplacer, on voit toutes les ouvrières et les nourrices, désœuvrées et inquiètes, sortir de la ruche sans raison, car elles y rentrent sans butin ; eh bien ! cette reine n’est qu’un prétexte que la nature a pris pour cacher aux yeux des abeilles l’ambition d’un roi plus absolu que leur véritable souveraine : c’est pour l’homme que ces abeilles en définitive se fatiguent et travaillent ; c’est pour ce maître, qui les soignera ou les anéantira selon son intérêt ou son caprice.

De la cire des abeilles.

Tout le monde sait qu’on donne le nom de cire à une substance particulière que préparent les abeilles pour en construire les parois de leurs alvéoles. Nous avons déjà fait connaître avec assez de détails l’origine et la formation de cette matière, pour être dispensés de revenir ici sur ce sujet. Il nous reste seulement à présenter quelques faits concernant la manière dont on la recueille, ainsi qu’à exposer ses caractères physiques, ses propriétés chimiques, et surtout ses usages en thérapeutique et en pharmacie.

Ce n’est qu’en multipliant et en soignant les abeilles que nous avons trouvé l’unique moyen de nous procurer la cire, produit important de leur industrie, que nous nous approprions presque entièrement, et dans l’acquisition duquel nous suivons des procédés non-seulement souvent injustes à l’égard des actives ouvrières auxquelles nous le devons, mais encore quelquefois fort contraires à nos véritables intérêts. Les usages de cette matière sont aujourd’hui tellement multipliés, qu’on ne pourrait trop encourager la culture des abeilles, qui, en France, en particulier, ne produisent pas encore, et cela par défaut de soins plutôt que par le manque de matériaux, la quantité de cire nécessaire à la consommation du royaume. C’est un genre d’économie auquel on ne se livre point chez nous avec une ardeur assez générale, avec un zèle assez éclairé, malgré les efforts d’un grand nombre d’agronomes instruits, de philanthropes distingués. Une foule de cantons où les abeilles seraient pour les propriétaires l’objet d’un profit considérable, n’offrent encore qu’une très petite Quantité de ruches, proportionnément au nombre de celles qu’on pourrait y entretenir, soit que cela tienne au peu d’encouragement qu’on a accordé jusqu’à ces derniers temps à l’éducation de ces utiles insectes, soit que cela dépende de la mauvaise marche qu’on a suivie pour les gouverner le plus habituellement.

Ordinairement, d’ailleurs, lorsqu’on veut obtenir les produits d’une ruche, on commence, au moyen de la vapeur du soufre en ignition, par asphyxier les abeilles qui s’y sont logées, et cette coutume barbare, cette pratique absurde ont arrêté la multiplication d’êtres aussi précieux à nos yeux. Comment les produits de leur travail ne se maintiendraient-ils pas constamment insuffisants pour nos besoins, quand d’une part on élève fort peu d’abeilles, et que de l’autre, on en détruit annuellement la majeure partie ? Pourquoi n’a-t-on pas universellement adopté la méthode de tailler les ruches sans faire périr leurs habitants, méthode suivie avec le plus grand succès dans les îles de l’Archipel de la Grèce, et particulièrement dans celle de Syra, ainsi que nous l’apprend l’abbé Della Roca ? S’il en était ainsi, les artistes qui emploient journellement la cire dans la fabrication de certains ouvrages, et principalement les pharmaciens, qui en font une grande consommation, la payeraient beaucoup moins cher qu’elle ne l’est actuellement.

Or, la manière la plus convenable et la plus avantageuse de récolter la cire consiste 1° à ne prendre les rayons que sur les vieilles ruches et sur celles qui sont stériles en essaims, et 2° à ne pratiquer la taille, en ménageant la vie des abeilles, qu’à la seconde année et après la sortie des nouvelles colonies, si les ruches sont de date récente. Cette opération ne doit se faire qu’une fois annuellement dans ce dernier cas ; mais, dans la première circonstance, on peut y revenir à deux fois, et toujours dans l’été ou au commencement de l’automne, plutôt que dans toute autre saison. Il faut, pour se livrer à cette sorte d’expédition militaire, avoir la précaution de faire choix d’un beau jour, où l’on n’ait à craindre ni la pluie ni le vent ; de préférer l’heure de midi au matin et au soir, et surtout à la nuit, parce qu’en ce moment une grande partie des membres de la colonie est sortie pour aller à la provision, et que par conséquent, on éprouve moins de difficulté dans l’attaque : d’éviter le bruit et les mouvements brusques, pour ne point effaroucher les individus restants ; de se revêtir d’une sorte de camail, de mettre des gants et de se couvrir le visage d’un masque, pour se garantir des piqûres, auxquelles on est extrêmement exposé sans cela ; de faire pénétrer dans la ruche, qu’on a auparavant renversée un peu sur le côté, et à l’aide d’un entonnoir ou d’une machine construite exprès en terre cuite, la fumée d’un tampon de linge ou de morceaux de bouse de vache desséchée et de crottin de cheval qu’on fait brûler lentement, fumée à l’aide de laquelle on enlève aux abeilles une partie de leur activité, et on les chasse facilement de dessus les gâteaux qu’on veut tailler.

Tout étant disposé de cette manière, il faut être résolu à ne procéder au partage qu’avec discrétion ; ne s’emparer que du superflu de la république ailée, et lui laisser en miel ce qui lui est nécessaire pour passer l’hiver. Il faut aussi être en état de savoir ménager attentivement le couvain, qui est ordinairement logé au milieu des rayons et sur le devant dans les ruches communes dont se servent les habitants de la campagne ; c’est là, en effet, la partie la plus propre à le faire éclore, et la plus commode pour le nourrir. On reconnaît d’ailleurs les cellules qui renferment la postérité future des abeilles, en ce qu’elles sont obturées par des couvercles convexes et un peu bruns ; au lieu que ceux qui bouchent les cellules où il n’y a que du miel sont plats et blancs.

A mesure que les abeilles, chassées par là fumée, abandonnent les rayons, on détache ceux-ci du haut de la ruche, un à un, et à l’aide d’une espèce de couteau courbé, bien tranchant et un peu mouillé ; on les reçoit sur un petit cadre de bois en forme de raquette, et porté au bout d’une canne ; on les frotte, si les ouvrières restent obstinément attachées à leur surface, avec un petit plumeau mouillé ou avec une espèce de balai fait des panicules lâches de certaines graminées en fleurs ; on les dépose successivement dans une sorte de baquet large et peu profond, mais couvert d’un linge pour empêcher les abeilles de se précipiter sur le miel qu’on leur enlève ; on les transporte dans une salle sèche et exposée au midi, car la chaleur fait couler le miel beaucoup plus aisément, tandis que le froid le condense et l’arrête ; on les place dans des paniers munis d’une anse et à claire-voie, tant par le fond que par les côtés ; à l’aide de petits châssis de bois, on soutient ceux-ci au-dessus d’autant de baquets où le miel tombe et d’où on le verse dans des vases convenablement disposés.

Quand les rayons ont abandonné tout le miel qui peut s’en écouler naturellement et par son propre poids, on les brise avec la main, ou bien on les écrase légèrement avec un instrument en forme de cuiller, après les avoir trempés un instant dans de l’eau à 40 degrés ; on les entasse dans de nouveaux paniers ; du miel s’en écoule alors encore, et quand on n’en obtient plus de cette manière, on met le marc dans un chaudron sur un feu modéré ; on le remue sans discontinuer, et on ne le laisse point assez chauffer pour fondre la cire ; on le verse dans des sacs de canevas fin, dans lesquels on le pétrit, ce qui en arrache encore du miel ; après quoi, pour ne rien perdre de celui-ci, on le soumet durant quelques minutes à l’action d’un pressoir construit à cet effet, et dans lequel il reste enfin en gâteau d’une teinte noirâtre, qu’on renferme, conjointement avec plusieurs autres, dans un sac cylindrique de toile, qui, étant bien fermé au moyen d’une couture, est plongé dans une chaudière remplie d’eau propre ; cette chaudière est placée sur un feu modéré, et à mesure que l’eau s’échauffe, la cire fond et vient nager à la surface, où on la ramasse avec de grandes cuillers, pour la verser dans des sébiles de bois, dont le fond renferme un peu d’eau, et dont les bords doivent être ouverts et bien unis pour ne point empêcher les pains de cire de se détacher après le refroidissement, qui permet de retourner les sébiles et d’en faire tomber la cire en une seule masse solide.

Suivant un autre procédé, plus généralement en usage, quoique moins bon, à mon avis, on met dans un chaudron qui contient un peu d’eau les gâteaux dont le miel a été exprimé, et quand la cire en est fondue, on la verse sur une serviette que deux hommes tiennent étendue au-dessus d’un plat creux où il y a aussi de l’eau. La cire passant au travers de cette espèce de filtre grossier, tombe dans le plat, d’autant plus abondamment d’ailleurs qu’on roule la serviette et qu’on la serre avec plus de force ; elle s’y fige et s’y refroidit en gâteau épais, jaunes et grenus.

Dans l’une comme dans l’autre de ces méthodes, il reste, après l’extraction de la cire, une quantité assez considérable de marc impur. L’opération terminée, on trouve que chaque ruche a fourni deux livres seulement de cire.

Huber, Nouvelles observations sur les abeilles, 2e édition ; Genève, 1814, 2 vol. in-8o avec planches.

Léon Lalanne, Note sur l’architecture des abeilles, dans le tome XIII des Annales des sciences naturelles.

1.

Voyez à l’Atlas, Histoire naturelle, pl. XXXXIII, fig. 3.

2.

Ibid., fig. 1.

3.

Ibid., fig. 2.

4.

Pl. 33, fig. 10. Parties externes et internes de l’aiguillon d’une abeille vues au microscope.

5.

Ibid, fig. 5. Trompe avec laquelle l’abeille ramasse les matières destinées à former le miel et la cire.

6.

Ibid, fig. 6. Jambe postérieure d’une abeille ouvrière, vue au microscope.

7.

Voy. pl. 33 fig. 7, un gâteau où les cellules d’ouvrières doivent être élevées ; les cellules en sont petites ; une d’entre elles renferme déjà une larve. Une cellule royale est suspendue à l’un des côtés.

8.

Ibid, fig. 9. Gâteau dont les cellules sont destinées à servir de berceau aux abeilles mâles ; ces cellules sont beaucoup plus grandes que celles de la cellule précédente. On remarque à l’un des bords deux cellules royales.

9.

Pl. 33, fig. 12. Œufs d’abeille de la grandeur naturelle ; et fig. 13, œuf vu au microscope.

10.

Pl. 34, fig. 1, a, c, c, d, e, f, g. Larves de différentes grosseurs représentées dans la position qu’elles occupent au fond des cellules. h. Larve placée sur le ventre. On remarque au bas une ligne noire, qui n’est autre chose que l’estomac apparaissant à travers la peau. i. Larve couchée sur le dos. — Larve parvenue à toute sa croissance et vue au microscope.

11.

Pl. 34, fig. 2. Larve parvenue à toute sa croissance et vue au microscope. — fig. 3. Larve formant sa toile pour clore sa cellule : a, a, les côté de la cellule ; b, le fond ; c, l’ouverture de la cellule qui est déjà fermée. — fig. 4. Forme de la larve lorsqu’elle est renfermée dans la cellule. — fig. 5. Cellule contenant la larve changée en nymphe. 5. a. La toile entière dont est enveloppée la nymphe, débarrassée de la cire ; elle a absolument la forme de la cellule ; on aperçoit un peu la nymphe au travers. — fig. 6. Larve changée en nymphe. — fig. 7. Nymphe vue au microcope.

12.

Voy. pl. 33 fig. 9.